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La révolution d'Anquetil

Il y a trente ans, le cycliste français, champion du style et de la transgression, est décédé. Ses victoires, ses excès, ses amours : la brève histoire d'une légende

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La révolution d'Anquetil

L'histoire semble se raconter à chaque fois que le Tour passe en Normandie, patrie de Jacques Anquetil, un nom qui rime avec allure et style, mais aussi avec excès et ambition. Des caractéristiques parfaitement équilibrées, objet de l'attirance pour cette perversion qui réside dans une culture voyeuriste, qui se reflète dans le regard impatient de celui qui observe par les fenêtres des châteaux en essayant d'exprimer dans les vices d'autrui le désir de les faire siens. Anquetil possédait réellement un château, même s'il ne s'agissait que d'un manoir entouré par la nature à quelques kilomètres de Rouen, à La Neuville-Chant-d'Oisel, un lieu au nom élégant tout comme son résident. Guy de Maupassant et Gustave Flaubert ont vécu au château de Neuville bien avant que le champion normand ne décide de l'acheter et de le rebaptiser Le Domaine des Elfes. Aujourd'hui, il est simplement connu sous le nom de Châteaux Anquetil et il accueille des supporters de longue date, de riches touristes et des réceptions de mariage.

Anquetil se trouve un peu plus au nord, au cimetière de Quincampoix, une banlieue de Rouen comme le Mont-Saint-Aignan où il est né. Il a vécu le long de la Seine, le fleuve qui coupe la ville en deux à travers ce qui est aujourd'hui le Quai Anquetil, qui revient ensuite à l'endroit où se trouve l'esprit de Jacques : Paris, les Champs-Élysées, où sont enterrées les âmes de ceux qui ont eu la chance d'être aimés par les dieux. Pour comprendre la divinité d'Anquetil, il suffit de le regarder en vélo. Il a su allier force et élégance, pédalant à toute allure sur de longs trajets sans perdre son sang-froid. Le cycliste de course sur route le plus élégant de l'histoire, ainsi que le meilleur spécialiste du contre-la-montre. Plus que l'extraordinaire Fausto Coppi, qu'Ercole Baldini a appelé le Train de Forlì, que le malheureux Roger Riviére, que le fort et puissant Miguel Indurain, que le romantique Bradley Wiggins. Par-dessus tout, ces champions, dans cette pratique du style qu'est la course contre la montre, il n'y a de place que pour Jacques Anquetil.

La liste de ses victoires et de ses records n'est qu'un indice pour suivre ses exploits. Sur cinq Tours, il a été le premier cycliste à gagner quatre fois de suite. Il a remporté deux fois le Giro d'Italia, précédé seulement par Coppi. Une Vuelta, et une première place également parmi les champions de la Triple Couronne du Cyclisme, les six coureurs capables de remporter les trois grands tours en une carrière. Et puis un Liegi-Bastogne-Liegi, un Gent-Wevelgem et tout ce qu'il a pu gagner dans le contre-la-montre individuel. Il a remporté la première place à neuf reprises au GP des Nations, la première fois à 19 ans et la dernière 13 ans plus tard. Sept victoires au GP de Lugano, trois au Trofeo Baracchi et au GP Castrocaro, et deux dans l’heure : la première a été validée, tandis que la seconde ne l'a pas été, car dans sa sincérité il n'acceptait pas les désaccords, y compris ceux des agents de contrôle antidopage. Quand Anquetil a posé ses roues sur les pistes de Vigorelli, même les mécaniciens s'arrêtaient et le regardaient avec étonnement : Alberto Masi, fils du fabricant qui a créé les vélos pour Anquetil, se souvient encore de lui avec la même expression fascinée.

On raconte que lors d'un contre-la-montre individuel, Anquetil pouvait pédaler avec une coupe de champagne sur le dos sans perdre une goutte. Mais ce n'est pas tout à fait vrai, car il tendrait probablement le bras et le boirait, comme à son habitude. Le champagne, la cigarette, les nuits passées à jouer au poker ont été ses compagnons pour la vie. Sans eux, Anquetil ne serait jamais devenu Anquetil. Il aurait probablement gagné, tout comme Eddy Merckx, un autre géant imparfait, mais il ne serait pas devenu une légende. Cyril Guimard définit Anquetil comme un inventeur : "avec lui, un nouveau genre de style est apparu, une nouvelle façon d'être". Le mot-clé était "charisme". Qu'il parle ou pédale, chaque fois qu'Anquetil entre en scène, le monde s'arrête pour le regarder et l'écouter. Un personnage magnétique. Supporteurs, ingénieurs, journalistes, femmes et rivaux, tout le monde espérait l’apercevoir, et il entretenait volontiers ce désir.

Lors du Giro di Sardegna en 67, Jacques insulte ceux qui sont loin devant : "N'avez-vous pas honte de rattraper cette pauvre âme qui était loin devant toute la journée ?". Néanmoins, le solitaire Aldo Pifferi est rattrapé, mais sur la dernière pente d'escalade, le champion normand le pousse, avec un dernier élan de solidarité, avant qu'il ne cède à la fatigue. La veille d'un des GP de Lugano, les organisateurs lui ont offert de l'argent afin de perdre une nouvelle fois : Anquetil a négocié et a pris l'argent, le gagnant aurait été Ercole Baldini. Évidemment, sur la ligne d'arrivée, l'ordre était inversé, Anquetil a augmenté les enjeux et personne n'a rien dit, y compris Baldini. Comment quelqu'un pourrait-il contester ce talent ?

Parmi les rivaux d'Anquetil, il y en a un qui se distingue. Raymond Poulidor est devenu vice-champion grâce au Normand. Il ne l'a pas seulement battu en courant, mais aussi en se blessant lors du Tour de 65, Anquetil a promis un chèque en blanc à celui qui serait capable de battre le rival. Une fois descendus du vélo, ils sont devenus des amis proches. Ils partagent la passion du jeu et l'amour pour Sophie, la belle-fille de Jacques, qui a appris à dire "Pou-Pou" avant de dire "papa". Anquetil ouvre les portes de son château à l'un des partisans de Poulidor pendant deux jours : l'homme, malade et blessé, veut discuter avec son ennemi acharné avant qu'il ne soit trop tard, mais Anquetil est sur le point de partir. Alors, il dit à sa femme de l'accueillir et d'attendre son retour, qui sait de quoi ils ont parlé ! Peut-être à l'époque où Anquetil voulait quitter le Tour après la mauvaise prophétie d'un magicien de Paris et un barbecue en Andorre pendant son jour de congé. Vingt-quatre heures plus tard, sur l'Envalira, il avait 4' de retard sur le leader quand son manager Raphaël Géminiani lui a passé une coupe de champagne. Après l'avoir bue, Anquetil a déclaré "Maintenant, je me sens mieux ! Je suis prêt à partir". Il a remporté ce Tour devant Poulidor. Deuxième mais aussi éternellement aimé, jusqu'à sa mort, quand Anquetil a dit au revoir à son vieux rival par ces mots : "Je pense que tu vas encore gagner la deuxième place".

Un quart de siècle plus tard, l'histoire a traversé les murs du Domaine des Elfes. Il y a de brefs passages, mais c'est comme vivre dans une romance. Le jeune Anquetil est tombé amoureux de Jeanine, la femme de son médecin : il l'a séduite, il l'a fait divorcer et l'a épousée. Il avait 24 ans, elle en avait 30 et avait deux enfants, Annie et Alain. Une fois à la retraite, il voulait lui aussi un enfant, mais Jeanine ne pouvait pas en avoir. L'amour l'amène à persuader le champion d'avoir un enfant avec sa fille Annie, qui a 21 ans : Sophie est née de cette union. Il était beau et Annie était belle, alors leur histoire a continué. Jeanine était furieuse à ce sujet, elle a donc appelé Alain pour l'aider à rétablir l'ordre, mais ce fut une erreur fatale car il a fait venir sa femme Dominique qui est devenue la nouvelle maîtresse de Jacques. Il a eu un fils avec Dominique en 1986, Cristopher. Un an plus tard, il est atteint d'un cancer de l'estomac, ce qui met fin aux aventures d'un champion, d'un homme, d'un personnage unique. 

Mais sa place est plus élevée que cette histoire. Sa place est dans l'Histoire.

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